BERNIE WORRELL
Interview exclusive !
Février 2005




On ne présente plus Bernie Worrell : bien que moins mediatisé que son acolyte George Clinton, il est sans conteste regardée par les connaisseurs comme l'un des pères fondateurs du la famille funk.

Co-créateur entre autres de titres tels que "Flashlight," "(Not just) Knee deep" et "Cosmic slop'' (pour n'en citer que quelques uns), il a largement contribué à révolutionner le funk grâce à son background de pianiste émerite. En effet, Bernie Worrell a commencé sa vie d'artiste très tôt en tant que prodige classique: à l'âge de huit ans, il a déjà composé son premier concerto !

Sa rencontre avec Clinton marquera le début d'une longue collaboration sous la bannière Funkadelic puis P-funk. S'en suivront multes autres collaboration aussi diverses que le talent de Worrell, avec notamment un détour par Talking Heads dans les années 80. Son talent est couronne en 1997 par son intronisation au Rock N' Roll Hall of Fame, en compagnie des autres membres de Funkadelic.

Worrell and the Woo Warriors est le groupe officiel de l'artiste. Bien qu'il ne se refuse jamais un funky jam avec d'autres musiciens hors pair, tels que George Porter (The Meters) ou June Yamagushi (Papa Grows Funk). Une des grandes caractéristiques de Bernie Worrell est son extrême générosité : elle s'exprime sur scène où il donne à chacun de ses comparses l'occasion de briller alors qu'il se refugie volontiers à l'arrière plan.

Sa générosité s'exprime aussi le long de cette interview ou il répond d'une voix feutrée avec humour et gentillesse.




FONKADELICA : Votre band s’appelle les Woo Warriors : que signifient ces termes ?

BERNIE WORRELL : Eh bien, vous savez déjà que Warriors veut dire "guerrier" ou "combattant". "Woo" signifie l'habilité de charmer quelqu'un de sorte que vous en tiriez ce que vous voulez. On utilisera le terme en tant que verbe : je te woo, tu me woo... C'est comme lorqu'un enfant woo ses grands parents avant de pouvoir le faire avec ses propres parents. Le fait de woo quelqu'un, c'est le persuader ou "je ne te donnerai rien sinon !" (rires)

A quand remonte la première fois ou vous avez utilisé ce terme ?

Avec Georges Clinton. Mon premier album solo s'est appelé: "All the woo of The Universe", intitulé ainsi par Georges Clinton. Avant ça, je ne savais pas moi-même ce que cela signifiait. C'était il y a 25 ans. Et sur la couverture de cet album, il y avait representé l'argent, une crème glacée en guise de nourriture, une photo sexy et encore autre chose, je ne me souviens plus exactement. Mais ces images représentent chacune une differente forme de woo. On peut être woo par la nourriture, le sexe, l'argent ou autre. Une femme peut woo son homme en lui faisant la cuisine, par exemple.


Bernie Worrell dans son home studio

Quel genre de musique jouez vous avec les Woo Warriors ?

On joue du P-funk, des morceaux de mes albums solos, du Talking Heads, du jazz, du cartoon, du classique. J'intermêle differents genres de musiques. Et Dieu merci, mes musiciens ont le talent de jouer toutes sortes de musiques. C'est une varieté de tout. Mais la base reste le funk. Gotta have the funk! (rires)

Quel est l'importance du chant dans cet ensemble ?

Nous avions l'habitude d'avoir une chanteuse principale. Mais elle a quitté le groupe pour avoir un bébé. Donc pour l'instant, je chante, ainsi que Gregg, John et Donald. Chacun devient le leader du groupe à tour de rôle, suivant la chanson interpretée.

Est-ce un choix qui s'est imposé naturellement ?

Disons que je préfère avoir un leader car...je suis mauvais quand il s'agit de chanter ! (rires)

Pas du tout !

Les gens aiment bien ma voix et disent que je peux chanter mais je n'aime pas les micros devant ma figure : cela me distrait.

Ceci n'est donc pas pour vous plaire ! (faisant réference au micro que j'utilise pour l'interview)

(rires) Non, ce type de micro, ça va ! Ca me distrait sur scene car j'ai du mal à me remémorer les paroles. Il y a trop de choses sur lesquelles je dois me focaliser. Donc me rappeller les paroles, c'est pas mon fort. Je suis toujours obligé de les avoir sur papier.

Heureusement que ce n'est pas le cas avec les notes: ca serait autrement plus ennuyeux! (Rires)

En fait, c'est différent : les notes, c'est ma facon de m'exprimer; je parle en jouant, pas avec les mots…

Vous me disiez tout a l'heure qu'a vos yeux toutes les musiques du monde sont liées. Pouvez-vous développer en quoi tient cette universalité ?

En fait, c'est dû au don que j'ai reçu à la naissance : j'ai l'oreille harmonique : aussi, tout ce que j'entends, je peux le jouer. J'ai aussi le don de mêler toutes sortes de musiques ensemble, quel qu'en soit le genre. Je peux mixer le jazz au country western, le country western à la musique irlandaise, passer aisément à l'opéra, etc. Avoir cette oreille harmonique et le don de relier tous les sons me permettent d'avoir cette philosophie : tout est relié de toute façon. Les gens en général ne voient pas ça. Mais c'est parce que ça depend du potentiel d'écoute. Et j'ai la chance d'avoir ça. Tout est relié et j'adapte ça a mon band ou a tout autre personne avec qui je joue. D'ailleurs, je ne suis pas le seul à avoir ce don. Il y en a d'autres.

Vous pensez à qui en particulier ?

Will Calhoun, et bien sur Herbie Hancock, Miles Davis...

Rien que ca !

(Rires)

Quid de Prince ?

Prince aussi effectivement. C'est un arrangeur. Il prend le son des 70's, le retravaille et le replace dans les 90's. Il est ce qu'on appelle un réarrangeur. Il fait de l'old school mais réactualisée. Prince est un grand, c'est un genie quant à retravailler et réactualiser les anciens grooves. C'est le don qu'il a.

Avez-vous déjà eu l'occasion de collaborer avec lui ?

(…) Disons qu'il sait qui je suis, dans la mesure où il a grandi sur le son du P-funk, avant de l'intégrer à son style. C'est la collaboration la plus proche à laquelle je peux penser. Il nous a aussi intronisés au Hall of Fame.

Revenons-en au funk : est-ce vous qui êtes allé au funk ou est-ce que le funk est venu vers vous ?

Le funk est venu à moi et inversement ! Dès que je l'ai entendu, nous sommes allés à notre rencontre ! (il chante les Beatles) "We come together, right now, over me !" (rires)

Ecoutiez-vous du funk avant d'en faire ? Beaucoup vous considèrent comme l'un des pères du funk ! Qu'en pensez-vous ?

C'est un compliment. Je ne sais pas…

Je ne voudrais pas vous intimider !

Disons qu'à l'époque, j'ecoutais du R&B à la radio chez mes parents et avec mon oreille harmonique, je pouvais tout absorber. Il n'y avait pas de funk en ce temps-là. Juste du R&B.

De quelle période s'agit-t-il exactement ?

De 1960 ! (rires) Ca me fait vieux ! Donc en ce temps-là, il n'y avait que du R&B. James Brown excepté et une de ses chansons : (il chante) "Make it Funky ! ta da da da". C'est l'époque où je commence à écouter la radio et je découvre James Brown : (il chante) "I got the feelin', you know !" (rires) C'est l'époque ou je rencontre Georges Clinton, son Funkadelic, etc. Avec les Funkadelic d'origine, je commençais à trainer dans le quartier et dans le salon barbier-coiffeur. J'ai attrappé le virus.

Qu’est ce qui a fait au niveau musical la différence entre P-Funk et les autres groupes funk de l’époque ?

Je crois que ce qui a fait la différence du P-funk par rapport aux autres groupes de funk émergeants, c'est mon apprentissage classique. Je ne le réalisais pas à l'epoque. Mais aujourd'hui je me rends compte que c'est cet apprentissage du classique qui m'a permis de mélanger les genres. J'ai pris le funk et le classique et je les ai mixés.

Quelle est votre définition du funk ?

Le funk est un feeling, une sensation…comme le reggae par exemple. (imitant l'accent jamaîcain) Ecoute Bob Marley en musique de fond ! (nb : Dans le bar où je conduis l'interview retentit "No woman no cry") Le funk est un feeling lascif et sexy.

Je ne vais certainement pas vous contredire là-dessus ! (rires) Ma question s'adresse maintenant au musicien que vous êtes : qu'est ce qui a fait à l'époque la différence au niveau technique entre le funk et les autres musiques telles que le R&B, la soul ou encore le jazz? On parle beaucoup du terme The One, tel que qualifié à l'origine par James Brown. Pouvez-vous nous expliquer la signification de ce terme ?

Sur papier musique, le One est l'accent mis sur le premier temps de la mesure . Par exemple sur le 1 2 3 4 (il scande les quatre temps en mettent l'accent sur le 1) Poum Poum Poum Poum (il imite le son de batterie, et toujours met l'emphase sur le premier temps), le One c'est l'accent majeur : Hit it ! Like hit it up ! Hit it on the One baby ! Bam ! (il continue à imiter la batterie. Son visage se transforme et l'espace d'une second, j'ai l'impression que plus rien n'existe. Il est dans sa musique, il DEVIENT sa musique. Saisissant ! Et puis il me revient) L'accent majeur !

L'accent majeur : c'est donc ce qui caracterise le morceau de Funk, autrement dit le One que vous venez de decrire ?

Effectivement. C'est le funk de James Brown et du P. Rufus est funky aussi, Herbie Hancock est funky, les Ohio Players sont funky...mais il n'y a rien de tel qu'une P-Funk party ! (rires)

Çà, je crois que tout le monde le sait déjà ! (rires)

Et aujourd'hui, il n'y a rien de tel qu'une Woo Warriors Party !

Il faudra venir en France et presenter votre band !

Tu vois, les Français sont funky ! Les Ecossais aussi... Bien davantage que les anglais, je trouve.

Vous voulez dire le public, les artistes, la musique ?

Les gens, le public.

Ils savent faire la fête, c'est vrai !

Yep ! Faire la fête, baby ! (rires)

Le public européen et français en particulier vous reclame (nb : il chante sur Bob Marley). Quand auront-ils le plaisir de venir vous voir à nouveau ?

Dès que possible ! Nous sommes en train d'y travailler.

Quelle est votre opinion sur le funk d’aujourd'hui et quel avenir voyez-vous pour cette musique ?

Je n'écoute pas vraiment la radio car ce n'est pas vraiment de la musique pour moi. Je n'accroche pas vraiment à tout ce qui se fait en ce moment. Il y a certainement pas mal de groupes de funk un peu partout, mais on ne les entend pas car ils n'ont pas accès à la radio. Dieu merci, les radio d'étudiants font exception. Maintenant quant à l'avenir, tout est pour l'instant en stagnation. Je pense que nous sommes à l'aube de quelque chose de nouveau. Car il y a beaucoup de frustration et de ressentiment. (pensif) Ou ça va aller ? Là ou Dieu le veut. Une chose que je suis ravi de constater c'est le retour à la musique live, notamment chez la génération hip-hop. Ils ont enfin realisé que le public veut entendre du live que tu peux mixer ou...comment dire..avec le machin électronique...


Worrell and George Porter (The Meters)

Scratcher ?

Oui, c'est ça. C'est ça qui est intéressant je trouve, c'est quand tu crées une autre forme artistique. Le hip-hop est déjà en soi un nouvel art, mais si tu le mixes avec du vieux (bien que ce ne soit si vieux ça !), tu obtiens encore autre chose. Qui plus est, cela génère davantage d'apprentissage de la musique. Tu as les mains dessus et pas seulement la machine qui te contrôle.


Worrell and June Yamagushi (Papa Grows Funk)

L'autre jour, il y a avait sur le forum de Fonkadelica.com une discussion sur le funk : il y avait ceux qui défendaient la old school, à savoir vous, le P-Funk, le son JB's et ceux qui estimaient plutôt les années 80. C'était assez chaud. Et puis il y en ceux qui parlaient plutôt d'une évolution du funk. Alors Môôssieur Worrell ?? (rires) Tous ces internautes ont un point commun : ils aimeraient avoir votre avis là-dessus !

Toute chose évolue en effet. Maintenant, nous sommes en mode de recherche. Chacun est en pleine cogitation. Et qui peut dire ou décider ce que ce sera ? Tu vois, le problème c'est que ce sont les radios qui dicteront leur choix. C'est un combat là aussi. Mais c'est une autre histoire. On est en constante évolution; je souhaiterais simplement que les choix soient faits de façon plus naturelle. (il cite les Beatles) “Let it be, words of wisdom“ ("Laissez faire : mots de sagesse"). C'est mon opinion en tous cas. Il faut plus de radios libres ; en ce moment les programmes sont controlés. Nous sommes tous controlés de toute facon, d'une manière ou d'une autre... (sourire)


Interview & photos par Fouzia Burfield
© Fouzia Burfield



www.bernieworrell.com

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