
BB King Club, New
York
City, 3
mars 2005
"La plupart des gens ne considèrent pas les artistes de musique de la même manière que les artistes peintres" dit Rahsaan. "Nous ne jouissons pas de la même liberté; un artiste peintre est libre de créer ce qu'il veut. Un artiste de musique se doit de figurer dans une catégorie. Mais je considère ma musique comme une palette de diverses couleurs. C'est un peu comme du cubisme; si on se tient à une certaine distance et que l'on accepte de regarder de façon ouverte, alors seulement on comprend mes toiles"
Rahsaan Patterson est incontestablement l'un des chefs de file du mouvement dit nu soul de ces dernières années. Et en même temps, son secret le mieux gardé. Ses deux premiers albums "Rahsaan Patterson" (1997) et "Love in Stereo" (1999) sont deux bijoux de substance poétique et de richesse musicale. Chaque morceau de Patterson est une fresque d'émotions savamment dosée: l'artiste peint des parcelles de sa vie avec pudeur et un talent consommé.

Après cinq années de redéfinition personnelle, de collaborations diverses (John Butler "Story Of Life", Jimmy Sommers "What Am I Gonna Do", Brian Culbertson "Come On Up", "Fly High") et de musiques pour films (Love & Basketball, Dr. Doolittle, Two Can Play That Game, Hoodlum, Brown Sugar), le "Picasso de l'âme" nous est revenu en 2004 avec un opus intitulé "After Hours". Cet album se veut résolument plus funky que les précédents mais sans rien compromettre de la griffe Patterson: un entrelac sophistiqué de gospel, blues, jazz et soul. Le tout porte par une voix distinctive et des mélodies intemporelles. Sans oublier la qualité poétique des textes: Rahsaan est tour à tour introspectif et délicieusement sexy.

Lors de son passage à New York début Mars 2005, Rahsaan Patterson s'est entouré de musiciens à gros calibre dont certains ont participé à l'élaboration de "After Hours" :
John Smith (Jubu) - directeur musical/guitare
Carl Wheeler - clavier
Kenneth Crouch - clavier
Eric Smith - basse
Eric Seats - batterie
Trina Broussard - choeurs
RaRe Valverde - choeursLa salle est comble et le public visiblement impatient de retrouver un Rahsaan absent depuis trop longtemps. Un groupe de fans, pressés à l'avant, arborent même des t-shirts imprimés pour l'occasion...
L'artiste fait enfin son entrée sur scène : la démarche est féline, rappelant un je ne sais quoi de Princier.


Rahsaan interprète quelques morceaux du nouvel album "After Hours"; il semble égrener les titres au feeling et ne se prive pas d'acrobaties vocales. Sous l'insistance du public, il accepte de livrer quelques a capella de ses albums précédents, repris en choeur par une salle acquise a l'avance. Il est difficile de ne pas frissonner de plaisir. D'autant plus que Rahsaan Patterson ajoute a la magie de sa voix une grande aisance sur scène. Il plaisante volontiers avec son public et on découvre une personnalité plutôt décontractée, a la limite dandy. A la fin du concert, Rahsaan passe un long moment a signer des autographes pour de nombreux admirateurs ravis.Le lendemain, c'est avec cette même décontraction naturelle que Rahsaan Patterson accepte de répondre a mes questions.
FONKADELICA : Rahsaan est un nom peu courant...R. PATTERSON : J'ai été appelé ainsi d'après Rahsaan Roland Kirk qui était un saxophoniste de jazz dans les années cinquante. Son nom à l'origine était Roland Kirk; il a d'ailleurs signé ses deux premiers albums de cette façon, je crois. Puis une nuit, il a rêvé que le Seigneur le renommait Rahsaan; dès lors, il a enregistré sous ce nouveau nom. Et mon père m'a nommé d'après lui.


Ton père était un passionné de jazz ?
Il aimait toutes sortes de musiques. C'était un amoureux de la musique.
As-tu étudié la musique de façon académique ?Disons que l'église a été mon école de chant : j'ai fait partie de la chorale dès l'âge de quatre ou cinq ans. Mais c'est à peu près tout. J'ai appris essentiellement en écoutant, et en lisant des bouquins.
C'est époustouflant vu l'incroyable technique dont tu fais preuve !...
La seule fois où j'ai fait appel à un prof de chant, c'était lors de la puberté vu les changements de voix que cela implique. En effet, lorsque j'étais enfant, j'avais une voix plutôt aiguë. Et entre l' âge de quatorze à seize ans, la mutation s'est opérée. C'était assez inconfortable. J'ai d'ailleurs arrêté de chanter pendant un an à cause de ça. J'étais horrifié ! Heureusement, je m'en suis remis.
Heureusement pour nous effectivement ! (rires)
(rires)
Joues-tu d'un instrument ?
Juste de ma voix pour l'instant.

As-tu une méthode particulière lorsqu'il s'agit de créer un titre ?
Je fonctionne plutôt à l'instinct. Je n'ai jamais vraiment d'idée arrêtée avant de créer. Habituellement les choses se font d'elles-mêmes.
Ecris-tu généralement en solo ?
Ca dépend, tu sais. La plupart du temps, une chanson me vient en tête. Et je la co-produit en studio. On se réunit et l'inspiration fait son oeuvre...
Comment définis-tu ton son ?
Hum... (pensif)
Je sais, c'est compliqué à répondre pour toi...
Eclectique peut-être?...Qui vient de l'âme....qui vient des planètes, du "Paradis de la musique"...
Quelles ont été tes plus grandes influences musicales ?
Sarah Vaughan, Chaka Kahn, Donnie Hathaway, Michael Jackson, Prince, Stevie Wonder...
Stevie Wonder...le considères-tu comme un précurseur ?
Oh absolument ! Il a été d'un influence majeure, non seulement pour moi et les autres artistes, mais aussi pour le reste du monde. Son enseignement et sa façon de traduire l'amour et l'espoir à travers sa musique a été d'une emprunte fondamentale. Il nous a enseigné, à nous autres artistes, la façon de le faire aussi; et il a montre aux autres la voie à suivre en matière de solidarité. Donnie Hathaway est également un artiste à l'impact majeur. Il n'a malheureusement pas eu le temps d'être aussi prolifique que Stevie Wonder. Mais j'imagine que s'il avait vécu plus longtemps, il aurait pu rallonger la liste des Commandements !


En tant qu'artiste, te sens-tu investi d'une obligation de "transmettre"? Un peu comme une sorte de mission ?
Je le ressens comme étant une mission plutôt qu'une obligation. Je ne suis pas très à l'aise quand je me sens forcé de faire quelque chose . Ca me pousse en général à ne pas le faire! (sourire)
La rock n' roll attitude ! (rires)
Exactement ! ...Mais je suis d'accord avec le terme mission. C'est une mission vis-a-vis de moi-même d'abord : le fait de rester spirituellement connecté et de réunir toute cette information pour moi en premier. Et ensuite une fois que j'ai reçu toute cette information, qui m'est communiquée quand je chante et quand j'écris, je la diffuse. Au tour de ceux qui m'écoutent de l'infuser et de la diffuser.
En quoi ton nouvel album "After Hours'' est-il différent des précédents ?
C'est en fait une progression par rapport aux deux premiers. La principale différence est le fait qu'à l'époque où j'ai commencé cet album, j'ai été confronté au deuil (N.B.: le décès de son père), et à toutes les émotions qui vont avec. Ensuite il y a eu la naturelle progression qui vient avec l'âge. J'avais dix-sept ans lorsque j'ai commencé à écrire pour le premier album; j'ai commis le deuxième à vingt-quatre ans. Et puis ce dernier a été composé entre l'âge de 25 et 30 ans. Je pense que mes albums reflètent ces trois très différentes tranches de ma vie. Et puis en général, c'est l'evolution naturelle qui vient en vieillissant : l'état d'esprit commence à changer. D'anciens points de vue font place à des nouveaux...Et je pense que mon nouvel album reflète cela très bien.
Te considères-tu plus épanoui aujourd'hui qu'à tes 17 ans?
Oh oui ! J'apprécie de vieillir pour la simple raison que l'on peut regarder en arrière et se rendre compte du chemin parcouru. Et puis en tant qu'artiste, c'est réjouissant de progresser et d'évoluer, d'être ouvert au changement... Le fait de pouvoir mettre mes albums côte à côte et de constater la façon dont j'ai évolué est quelque chose que j'aime bien.
Et tout le tralala de l'industrie du disque ne te décourage pas trop ? (sourire)
Ca ne fait qu'ajouter plus de piment! (sourire)

Examinons de plus près ton nouvel album "After Hours". Peux-tu me décrire deux titres de ton choix, en les replaçant dans le contexte où tu les as composés ?
"Don't run so fast" : J'étais en studio et cela faisait près de deux ans que mon père était décédé. Mon émotion était encore très vive. Et puis, dans ce processus de deuil, j'ai commencé à repenser à mon enfance et aux figures importantes qui l'ont émaillée: mon père, ma grand-mère, ma mère...et combien important le rôle qu'ils ont joue sur l'éducation des plus jeunes de la famille. J'ai repensé aux valeurs qu'ils ont essaye de nous inculquer. C'est difficile lorsqu'on est plus jeune de vraiment comprendre et d'apprécier les leçons de la vie que les générations précédentes tentent de nous faire passer. On est toujours si presse de grandir pour pouvoir prendre nos propres décisions. Et puis pressé aussi de comprendre pourquoi certaines choses que l'on voulait faire plus jeune semblaient être une si mauvaise idée.
"Separate" : la plupart de ma musique reflète différents épisodes de ma vie : mes relations sentimentales mais aussi mes relations avec d'autres éléments; par exemple MCA (son ancienne maison de disques avec lesquelles les relations ont été houleuses vers la fin). Lorsque j'ai écrit cette chanson, je pensais en fait à une relation avec quelqu'un; mais ça a coïncidé avec le regard que je portais aussi sur l'industrie du disque. Il y a même eu des moments où j'ai sérieusement pensé à raccrocher. L'aspect démoniaque de ce milieu et les frustrations qui l'accompagnent ont failli avoir raison de moi. Mais comme le souligne le texte de 'Separate', le fait de prendre conscience du problème est déjà en soi positif. C'est en effet un "plus" de s'en rendre compte afin de prendre des décisions pour y remédier.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que tu y as remédié en effet! (rire) (n.b: Rahsaan a rompu avec MCA)
Effectivement ! (rires)
Es-tu content par rapport à ça? Te sens tu plus libre aujourd'hui ?
Oui. Mais je me suis toujours senti libre de faire ma musique, de chanter à ma façon : ma liberté de création n'est pas négociable en ce qui me concerne. Je considère mon droit le plus strict de faire de la musique basée uniquement sur ce que je ressens et non pas sur ce qu'on attend de moi.Te sens-tu un peu comme un rebelle ?
Oui, complètement.
Comment as-tu trouvé le concert hier soir? Cela ne donnait pas l'impression d'avoir été beaucoup répété...
Disons que lorsque je suis sur scène, j'aime le coté pur et informel. J'aime penser que le public recherche ce type de communication, plus honnête en quelque sorte. Je pense qu'il y a pas mal de gens qui apprécient ça. Le fait que c'était impromptu, pas arrangé, chorégraphié ou calculé...C'est presque comme si le public était témoin des répétitions. Et cela est encore plus intime comme rapport.
Comment as-tu trouvé ton public ?
J'ai remarqué que les gens sont plus attentifs et m'écoutent plus intensément, surtout après une absence aussi longue, vu que ça fait cinq ans que je n'ai sorti d'album ou fait de concerts. Bien qu' ils continuent à me transmettre la même énergie et la même affection, ils se tiennent là, plus attentifs et plus à l'écoute...
Propos recueillis par Fouzia Burfield
© Fouzia Burfield 2005

Rahsaan PATTERSON : "After Hours" [Dome Records]

"Sophistiqué" est le terme qui vient a l'esprit lorsqu' on écoute "After Hours" : un savant dosage de diverses courants musicaux saupoudrés d'une voix à la texture unique. Ainsi Rahsaan Patterson passe sans effort du jazz à la soul dans "The One for Me". Bien que "I always find myself" soit davantage funky; le morceau le plus upbeat de l'album est sans aucun doute le sensuel "So Hot". Place alors au lent et sexy groove de "Burnin" avant de plonger dans l'ambiance très intimiste d'un "The Best" somptueux. "Don't run so fast" nous rappelle les origines gospel de l'ex-enfant de choeur de Harlem. Avec "You Make My Life So Good", on retrouve avec plaisir les harmonies si uniques de Patterson. "Separate" est sans conteste le morceau le plus groove de l'opus, alors qu'"April's Kiss" enchante de sa guitare à l'humeur blue jazz. Guitare jazz qui nous livre un beau dialogue avec des choeurs gospels dans "Sometimes", le tout porté par un funky beat. "Forever yours" donne à Rahsaan l'occasion de démontrer l'étendue de sa large palette vocale. En bref, "After Hours" c'est de la soul, du funk, du jazz, du gospel...et surtout cette incomparable voix dont on ne se lasse jamais. "After hours" est à consommer sans modération, à tout moment. Fouzia Burfield