SHARON JONES et UGLY DUCKLING à
PANTIERO
, CANNES, LE 20 AOUT 2005
Reportage & Interviews



Sharon Jones & The Dap Kings


Cannes, la ville du cinéma, du strass et des paillettes...mais pas seulement, avec le festival Pantiero qui en seulement trois ans est devenu une pointure hexagonale dans le domaine des musiques actuelles. Il permet à des genres aussi variés que le hip-hop, le rock, le funk ou les musiques électroniques de cohabiter dans un lieu des plus classieux : la terrasse du palais du festival de Cannes !


C’était un jour comme les autres, la journée de taf terminé, je me pose devant l'ordinateur pour voir si quelques news musicales réussissent à attirer mon attention. Je tombe sur une publicité avec l’affiche d’un festival, Pantiero : les styles variés et les line up des années précédentes me convainquent rapidement du bien fondé d’un déplacement septentrional pour la soirée du 20 août. Après quelques congés et une première escapade dans le sud (Les Voix du Gaou), le week-end tant attendu arrive enfin. Les quelques kilomètres séparant Nantes de Cannes passés difficilement (onze heures de nuit sur des sièges non inclinables...), nous arrivons enfin à la gare de Cannes, direction la Croisette, ses plages privées et ses tongues Vuitton à 300 euros !


Les rencontres
L’après midi est consacré à l’interview des groupes présents le soir même. Les réjouissances commencent avec Sharon Jones qui nous accueille avec la classe et le naturel des grandes dames du funk. C’est ensuite au tour du fantastique trio Ugly Duckling de nous faire partager leur sens inné de la glande. Nous profitons des balances des trois groupes et la pression commence déjà à monter : Chali 2NA des J5 nous lance de sa voix grave "Vous êtes les premiers a entendre ce morceau en live, il sera sur le nouvel album".


La soirée peut commencer...
La nuit tombe sur la terrasse du palais des festival et le public est accueilli par un DJ du cru mixant des galettes soul, funk, hip-hop et R&B : bonne entrée en matière. Ugly Duckling ouvre la soirée sur la scène principale : Dizzy Dustin, Andy Cooper et DJ Young Einstein, fiers représentants du hip-hop de Long Beach, Californie. Le show est court mais intense (cinquante minutes), les samples funky s’enchaînent, le public connaît les paroles et en redemande.


Ugly Duckling

Une vibe old school et efficace, une mise en scène ponctuée par un hommage à la période 80’s du hip-hop (qui verra Young Einstein revêtir sa mythique chaîne en or de quatre kilos, un héritage de Africa Bambatta selon la légende...) nous mettent dans le bain.

Les extraits de leurs trois albums ("Get ready", "Everybody c’mon", "Einstein’s takin off") s’enchaînent jusqu'à un " Little samba" d’anthologie qui voit Andy Cooper aligner les "wack MC's" aux penchants mercantiles. Ils se permettent même le fameux gimmick "Make money money make…take money money take..." pour conclure ironiquement "No you don’t, no you don’t !". Le public est heureux d’avoir goûté à cet amuse gueule funky et déconnant, et après un bref rappel ("Introduckling" tiré de leur deuxième album), les Ugly Duckling quittent la scène.

C’est maintenant au tour des Dap Kings de prendre d’assaut la scène de Pantiero avec un medley de leurs compositions et une relecture de morceaux échantillonnés par le hip-hop (notamment un Little Royales et un Syl Johnson samplé par le Wu-Tang). L’enchaînement est parfait. Sharon apparaît dans une minuscule robe rouge et commence déjà à onduler du bassin sur la rythmique et le hurlement des cuivres. Ce soir elle est en forme, et ce malgré une tournée entamée début janvier 2005 : elle semble dompter chacun de ses musiciens, elle communique avec le public, danse, crie, hurle, tape du pied et se permet même de pratiquer la danse funk ultime : le funky chicken.


Sharon Jones & The Dap Kings

Les compositions du dernier né "Naturally" s’enchaînent, couplés aux morceaux tirés des 45 tours du label de rare groove Daptone, à l’instar du "Genuine", qui lance le public dans une transe funky et syncopée. Après une heure trente de show dégoulinant de funk, la dame tire sa révérence en lançant un "Vous avez de la chance,  l’affiche de ce soir est superbe, les Ugly Duckling ont bien chauffé l’ambiance et les Jurassic 5 finissent la soirée !".

C’est vers minuit que la tête d’affiche précitée fait son entrée sur la scène de Pantiero : le public présent ne va pas regretter les années de négociation du directeur artistique du festival pour les faire jouer… MC Zaakir (alias Soup), Chali 2NA, Marc 7even, Akil ainsi que DJ Nu Mark sont présents mais Cut Chemist est resté au pays pour terminer son album solo.

Le show commence par une introduction des quatre MC sur le morceau "After school special"  puis suivent les morceaux "I am somebody", "Jayou", "Influence" dans un medley où musicalité et harmonies des voix me font encore frissonner au moment où j’écris ces modestes mots. L’esprit soul-funk est perceptible tout au long du show, portant ce concert au delà des frontières du hip-hop. Ces gars savent faire bouger les foules comme il se doit, n’hésitant pas à rapper sur du Brass Contruction… Mais c’est surtout la cohérence des quatre MC qui étonne, alternant les mélodies soul et les flows old school.



Jurassic 5

Dj Nu Mark montre au public qu’il est toujours le maître de la bidouille : deux jouets Playschool sortant des boucles jazzy, une table de mixage et une technique de passe-passe ébouriffante ! Dans le même esprit il utilisera une table d’écolier sur laquelle des pads de batteries ont été posés, lui permettant de balancer des breaks de batterie pour une interlude spéciale.

Les titres de leurs trois albums s’enchaînent et l’ambiance monte d’un cran à chaque minute. Ils nous gratifient également de quatre titres de leur futur nouvel album… Deux morceaux sortent du lot : un track samplant une composition des Dap Kings et dont le maxi sort ces jours ci ("Red Hot", ndlr), et une folie au beat 80’s et à la basse Zappienne qui entraînent la foule en délire. Nos héros du jour finissent le concert par un freestyle de dix minutes où chaque MC prouve son "quality control". Jurassic 5 aura également prouvé, du début à la fin, que le hip-hop peut être une musique funky, réjouissante, fun et positive.

La soirée est terminée, mais les artistes des trois groupes se retrouvent pour signer des autographes, discuter avec les gens présents. Le partage continu et de nouvelles aventures voire des collaborations se profilent, au vu des échos des discussions menées entre les membres des groupes. Une affiche variée, des artistes de qualité et une superbe organisation, Pantiero risque bien de faire partie des festivals sur lesquels il faudra compter... Vivement l’année prochaine !


SHARON JONES : L'interview

FONKADELICA : Sharon, depuis combien de temps jouez-vous en Europe ?

SHARON JONES : On a fait deux albums, "Naturally" et "Dap dippin" et on a commencé à tourner il y a environ trois ans en Europe (Angleterre, Espagne...), et en France depuis 2 ans.

Que faisiez vous avant les Dap Kings ?

J’ai chanté dans différents groupes, dans des églises, j’ai été gardienne de prison… Mais maintenant je suis dans la musique, et j’ai envie d’y rester.

Vous jouez une musique que l’on peut qualifier de "old school", vieille école, que pensez vous de cette définition ?

Oui nos morceaux sonnent "vieille école", influencés par le son de la fin des années 60 et le début des années 70, notamment par James Brown et les JB’s… C’est un style de musique que l’on essaie de garder vivant, je pense que cette musique est plus vivante, plus "vraie", avec des instruments, batterie, cuivres… Pas d’électronique ou de scratch… On aime juste faire de la vraie musique, et je pense que sa sonne plus funky.

Et à propos de votre image ?

Le terme "dap" désigne les gens cool qui s’habillent classe, avec des chapeaux, des cravates…C’est pour cela que l’on s’appelle les Dap Kings, et que le groupe s’habille avec des costumes sur scène.

Il y a peu de reprises sur vos albums…

On a fait une, je ne sais plus si elle est sur l’album, c’est une version de "This land is your land" de Woody Guthrie, et la dernière reprise que l’on a fait c’est un morceau de Janet Jackson "What have you done"; notre bassiste se charge de l’écriture, il peut prendre un morceau et le faire sonner funky… On va faire une autre reprise sur le prochain album, ce sera une surprise, une version de "Respect", différente, un mélange de plusieurs sons…On va sûrement la jouer en concert, pas ce soir, mais plus tard. Avant d’enregistrer les morceaux sur album, nous aimons les faire tourner sur scène…

Pourquoi pas ce soir ?

Parce que notre saxophoniste est absent, il vient d’avoir un petit bébé hier, et il est reparti aux Etats Unis…

Pour quand est prévu le prochain album ?

Tout d’abord il faut qu’on l’enregistre, probablement cet hiver, en décembre, et ensuite on le sortira sans doute au printemps.

Est-ce que c’est mieux pour un groupe comme vous de ne pas être sur une major ?

On aimerait bien sortir notre album sur une major ! Mais ils essaient trop de vous contrôler, "Vous devez faire ça, vous devez avoir x danseuses sur scène, bouger tous ensemble"... On ne veut pas être contrôlé, on veut juste être sur scène et s’éclater, interagir avec le public...et faire notre truc.

En France et en Europe, le funk old school est assez important, il y a un certain revival, est ce la même chose aux Etats-Unis ?

Ca démarre aux USA, beaucoup d’artistes old school reviennent sur le devant de la scène, comme Stevie Wonder.

Comment va votre carrière là-bas ?

En septembre/octobre on démarre une tournée la bas, sur la côte est, puis sur la côte ouest Aujourd’hui il y a plus de demandes pour nous qu'auparavant.

Connaissez vous d’autres groupes jouant du funk old school, aux USA ou ailleurs ?

Je ne sais pas trop, vous aurez sûrement plus d’infos de la part de Bosco, notre bassiste, parce qu’il suit mieux que moi les différents artistes qui sortent…mais je sais qu’il y a beaucoup de groupes qui se lancent maintenant .

Comment s’est passée la rencontre avec le label Ter à Terre ?

Je pense qu’on était en France en tournée, ils sont venus nous voir en nous proposant de distribuer nos albums dans la France entière, et on a accepté, et je pense qu’ils font du bon boulot. S’ils n’avaient pas été la, on ne serait pas aussi connu que maintenant donc je suis ravie qu’ils soient la, pour nous aider. Grâce à eux on a vendus environ 8000 albums en France, ce qui est pas mal.

Que pensez vous des groupes avez qui vous partagez l’affiche ce soir (J5 et Ugly, ndlr) ?

Je ne les ai jamais entendu, mais je pense le faire ce soir.

Vous appréciez le hip-hop ?

Oui ! Par exemple, dj Greyboy, avec qui j’ai fait un morceau sur son album, "Got to be my love", que j’ai écrite… Quand Greyboy ma demandé de faire un morceau, il pensait que j’avis écrit ce morceau il y a vingt ans ! Il me disait "Sharon tu avait 21 ans quand tu a écrit ce morceau ! ». Il est vraiment très intéressant, alors je suis allé en Californie et on a fait ce morceau… Même si ça nous a pas rapporté beaucoup d’argent, c’était quand même super...

Vous apparaissez sur la compilation "Kings of funk" de BBE , avec le morceau "Genuine" qui n’est sur aucun de vos albums...

Oui j’ai vu ça, j’étais dans un starbuck et quelqu’un me l’a montré, "Here I am !" C’est un morceau que l’on a sorti sur un 45 tours.

Et sinon à la maison, qu’est ce que vous écoutez, votre playlist du moment ?

Ca fait longtemps que je ne suis pas rentré chez moi, on est sur la route depuis…janvier je crois. Mais quand je suis chez moi j’écoute 98 Keys (station de radio), ils passent de tout, je n’écoute pas trop de hip-hop pur et dur, je trouve que ça tourne en rond a force, je préfère écouter des sons comme le jazz.

Y a-t-il des chanteuses que vous aimez ?

J’aime écouter le son des années 60, Diana Ross, Aretha Franklin… Il y en a quelque unes mais je suis très mauvais avec les noms ! J’aime Alicia Keys bien sur, Jill Scott, une plus jeune, Fantasia, qui vient de l’émission American Idol (équivalent de la Nouvelle Star aux USA, ndlr), je trouve sa voix différente, elle est nouvelle, elle sonne "strong", puissant.

Très bien, Sharon, merci pour l’interview !

 


Rencontre avec les trois membres d'UGLY DUCKLING :
Andy Cooper, Dizze Dustin et Young Einstein


FONKADELICA : Pouvez-vous nous rappeler vos origines, pour ceux qui ne vous connaissent pas ?

ANDY COOPER : On vient de Long Beach, Californie, qui se situe a environ vingt miles de Los Angeles.

C’est important pour vous d’être de Long Beach, et pas de L.A ?

A.C : Pour certaines personnes ça l’est…

DIZZE DUSTIN : Pour moi ça l’est ! Le hip hop est différent a Long Beach.

A.C : C’est une ville différente, Long Beach est une ville portuaire, L.A c’est Hollywood, l’industrie…

Vous avez démarré en 1993, quelques années ont passé avant le premier album…

A.C : on s’est rencontré, puis ça nous a pris environ 2 ans pour faire des morceaux ensemble, on a fait des démos, et vers 94 on est allé en studio enregistrer un album, une mixtape… C’était cool, et puis vers 1997 on a sorti notre vrai premier album sur un label indépendant, "Fresh Mode", et pendant un an et demi on a tourné autour du monde pour le promouvoir… A partir de là on eu un deal avec une maison de disques et on a fait notre album "Journey to anywhere". Ca nous prend du temps de faire des morceaux aussi, notre style de production c’est le sampling, les boucles, et avec la manière dont nous travaillons on ne peut pas faire des morceaux rapidement, ça prend du temps pour mettre en forme, ça nous prend deux semaines pour un morceau complet… On évolue lentement...

D.D : Et puis Einstein a fait de la taule aussi…

YOUNG EINSTEIN : Ouais j’y suis allé quelques temps…j’avais tué un mec ! (hilarité de la salle, grosse blague…)

Comment définiriez vous votre style de hip-hop ?

A.C : On est surtout influencé par le hip hop de la fin des années 80 et du début des années 90, les débuts du label Cold Chillin' et Biz Markie, A Tribe Called Quest, Beatnuts, Gangstarr, les samples de funk… Particulièrement la période ou les gens ont arrêté de sampler James Brown pour le jazz… On est influencé par les groupes de "classic hip-hop", c’est notre culture.

Que faisiez vous avant d’être dans le hip hop ? Et que faites vous quand vous n'en faites pas ?

A.C : On évoluait tous dans des groupes en essayant d’être rappeur, producteur ou DJ… On est allé au lycée, et on s’est rencontré au fast food où on travaillait… Einstein qu’est ce que tu as fait aujourd’hui ?

Y.E : Je suis allé a la plage aujourd’hui ! (Einstein est écarlate, ndlr)

D.D : Moi j’adore regarder des films, des DVD… pas des bootlegs, la qualité est pourrie, je préfère regarder les vrais trucs, avec une bonne qualité… J ’aime bien aussi marcher le long de la plage, et jouer du violon…(rires !)

A.C : moi je regarde le sport, beaucoup de sport… Comme tous les américains, je regarde le football, tous les matchs, le ping pong aussi ! Quand Einstein est en train de bosser sur un morceau, je me mets dans une pièce pour regarder le sport !

Est ce que vous revendiquez cette image de lazy (paresseux) des gens de la côte ouest ?

A.C : Absolument, on a un nouvel album, que l’on vient de finir d’enregistrer, qui va sortir en janvier, et on a des morceaux qui parlent des vertus d’être, je ne dirais pas paresseux, mais de prendre son temps, d’évoluer lentement. Je parlais tout à l’heure de nos méthodes de production, il y a beaucoup de gens qui pense que la quantité c’est bien, "on a fait une centaine de morceaux !" mais je trouve que c’est mieux de faire cinq bons morceaux… On évolue lentement, on prend le soleil, on apprécie de prendre notre temps, et au final je pense que tu as une meilleure qualité de vie si tu évolues lentement, plutôt que de courir dans tous les sens.

Sur quel label sortira votre prochain album ?

A.C : En Europe, ce sera sûrement PIAS. Aux USA, on est entrain de finaliser ça…

Pas sur une major ?

A.C : Non catégorique ! Les majors, vous pouvez demander à Jurassic 5, sont super s’ils aiment vraiment ce que vous faites, et qu’ils peuvent vous faire de la pub… Mais vous devez vendre beaucoup d’albums, un million et plus aux USA… Et si vous n'en vendez pas un million, ils n’ont pas le temps de s’occuper de vous, ils vous balancent des arguments comme "Vous devez travailler avec ce producteur". Si un responsable de major nous disait "Nous croyons en vous, nous sommes avec vous" ce serait super, mais personne ne nous a jamais dit ça ! On sait très bien que si on allait les voir ils nous diraient "C ’est super les gars mais vous devriez travailler avec Kanye West, Dr Dre doit faire 2 morceaux", etc.

Qu’est ce que vous pensez des copies pirates en musique, en particulier sur Internet ?

A.C : Et bien honnêtement, pour des groupes comme nous, on est ravi d’être piraté, car plus les gens parlent de nous, plus ça nous est bénéfique…Mais c’est sûr que si tu es un groupe signé sur une major, que tu vends deux ou trois millions de disques et que tu perds un million de ventes à cause des pirates… Mais pour nous, toutes les personnes qui s’intéressent à notre musique nous font plaisir…Je peux comprend les gens qui subissent les pirates, mais pour moi, si tu subis les pirates, c’est que tu a du succès, et que tu gagnes de l’argent. C’est comme pour les fausses Nike, c’est dur d’avoir de la pitié pour Nike !

Vous utilisez beaucoup de samples de cuivres, de musique latine…

A.C : Sur notre prochain album il y en aura…La principale raison c’est que l’on adore les sections de cuivre, c’est puissant et émouvant… Et puis on a grandi a Long Beach, où il y a beaucoup de latinos, donc ça nous influencé. Il y a beaucoup de gens qui pensent que ce type de boucles, ça sonne trop joyeux, gentillet ou "cheesy", mais c’est le son qu’on aime, utilisé par des gens comme Pete Rock ou sur des albums comme "Low end theory" de ATCQ.

D.D : Il y a beaucoup de gens qui pensent que la musique qui passe dans les clubs est bonne parce qu’elle passe dans les clubs ! Pas nous.


Reportage & interviews : Nuts
& Bassline


Merci à l’organisation du festival, à l’équipe de Prun’ pour les moyens techniques,
Xavier pour l’appareil photo, et Goodka et Martin pour leur bonne humeur...