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MARTIN LUTHER ou la rébellion exquise
Interview exclusive
par Fouzia Burfield
VERSION FRANÇAISE
© Fouzia Burfield 2005
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"J'ai le sentiment d'avoir été appelé a l'action pour combler l'absence de noirs munis d'intellect, pour corriger l'a priori selon lequel les Noirs en Amerique sont juste des gangsters et des loubards.(...) Je veux donner une voix au silence, je veux qu'elle incite à l'action plutot que de simplement distraire"
Il y a eu Marvin Gaye, Stevie Wonder, Luther Vandross... Voici Martin Luther, en digne héritier de ces voix fabuleuses. Une voix superbe qu'il stretche à souhait au gré des multiples humeurs de son nouvel album "Rebel Soul Music".Auteur-compositeur-interprète, ce natif de San Franciso s'obstine à ne rien compromettre de son identité musicale face aux pressions du marché de la musique. Résolument éclectique, le son de Martin Luther incorpore du rock dans sa soul et inversement. Tour a tour politiquement incorrect et ardemment sensuel, Martin Luther fait appel autant à notre conscience citoyenne qu'a nos désirs les moins intellectuels... Ajoutée a cela, une presence sur scène époustouflante, cela donne un mélange explosif dont ni le contenu ni le contenant ne laisse indifférent. Conversation a bâtons rompus avec un artiste rare.
FONKADELICA : Martin Luther, quelle est la petite histoire derrière ton nom et en quoi cela a-t-il influencé ta vie et ta personnalité ?
MARTIN LUTHER : C'est mon père qui a choisi ce prénom. Il a hésité entre Malcom et Martin Luther. Il a fini par choisir Martin Luther, par respect évident pour la figure de proue des Droits civiques. Il n'y a guère beaucoup plus d'explication a donner hormis le fait qu'ils ont décidé de me nommer d'apres un grand homme, et en fait d'apres deux grands hommes. L'esprit des Martin Luther englobe des éléments de rebellion, de révolte et de non conformisme. Et je suis comme ça aussi. Ce n'est ni par désir ou par active volonté de ma part. C'est simplement un état de fait que j'ai accepté.
Comment vois-tu ta contribution à la musique?
Mon premier album est intitulé "The Calling" (La vocation, ndlr). J'ai le sentiment d'avoir été appelé a l'action pour combler l'absence de noirs munis d'intellect, pour corriger l'a priori selon lequel les Noirs en Amérique sont juste des gangsters et des loubards : ils sont aussi des gens normaux qui bossent avec des horaires de bureau, des gens qui aspirent aussi a posséder des sociétés de construction ou des usines...qui rêvent à d'autres choses qu'a la vie de bandit. Et la musique que j'avais l'habitude d'entendre n'était que le son des gangsta de la côte ouest. Je suis de la côte ouest et je suis issu des quartiers donc je connais bien ce style de vie.
Mais je sais aussi que dans les quartiers il n'y a pas que les mecs qui traînent. Donc j'ai decidé de rétablir un peu d'équilibre dans ce qui est maintenant exporté dans le monde de façon tronquée. Dans le meme temps, je véhicule aussi la musique soul, bien que la soul n'a rien de nouveau. Et puis il y a tout ce mouvement nu soul. Ce qui est très bien. Je parle juste du coeur et j'exprime des choses qui ont besoin d'être dites. Souvent les chansons me sont inspirees par l'esprit d'un Martin Luther, ou d'un Jésus Christ ou autre qui veut simplement aider les gens à se sentir mieux.
SOB's, New York City, Avril 2005
Quelle est la difference entre nu soul et soul ? Est-ce pareil ou y a-t-il eu une réelle évolution musicale ?
Est-ce pareil ? (il reflechit) Ça doit être différent... Il y a certaines choses dans la soul classique qui semblent toucher toutes les générations et toutes les nationalités. Quelqu'un de la génération 2000 peut penser que D'Angelo, Musiq, Badu ou Jill Scott leur parle tout comme il y a trente quatre ans, la génération d'alors pensaient qu'Al Green, Dinah Washington, les Isley Brothers, Etta James ou Bill Withers leur parlaient. Je ne peux pas vraiment dire que c'est pareil. Ça doit etre différent. Mais en fait...je ne connais pas la réponse a cette question. Ça dépend de l'angle où l'on se situe. Car il y a des titres de l'epoque qui sont simplement impossibles a égaler, quasi-intouchables. Tu peux essayer de les refaire mais ce n'est pas pareil.
Quand as-tu décidé de faire une carriere solo ?
J'etais dans un groupe entre 94 et 97 appelé Aloosanation. C'est la que beaucoup de mes idées ont commencé a germer. Mon premier album "The Calling" est sorti en 1999. Donc j'ai débuté vraiment en tant qu'artiste solo. J'ai commencé a tourner avec les Roots pour promouvoir mon nom et pour connaitre les scènes internationales car ils tournaient déjà dans le monde entier. C'est comme ça que beaucoup de gens m'ont découvert. Je n'ai jamais officiellement rejoint le groupe. J'ai fait partie de leur equipe de tournée. Ils avaient besoin d'un chanteur et j'avais besoin d'un ticket pour l'Europe. Il est possible que je tourne encore avec eux a l'avenir. Mais pour l'instant, mon nouvel album est sorti et je me consacre a sa promotion.
Qu'est ce que cela implique de sortir ton nouvel album de façon indépendante ?
Etre des acteurs indépendants implique que nous devons faire face a pas mal de responsabilités. Chaque dollar compte. Pour l'instant, ca se passe bien. Il est vrai qu'une assistance financière aiderait pas mal a diffuser cet album. Mais d'ici là, on fait les choses par étapes.
D'ou te vient ton inspiration pour composer ?
La musique est le reflet de ma vie; donc quand je travaille sur moi-même, cela se reflète dans ma musique; quand je réfléchis a ce qui devrait être ameliore dans notre société, cela se reflète aussi dans ma musique; quand je m'engage dans un comportement auto-destructeur ou lorsque je constate que certains infligent des abus a d'autres, cela se traduit également dans ma musique. Je suis le produit de mon environnement et je veux donner une voix au silence. C'est quelque chose qui me tient a coeur. Mon but n'est pas simplement d'interpréter une chanson entendue des millions de fois. Je veux que ma musique puisse vibrer a l'intérieur. Je veux qu'elle incite a l'action plutot que de simplement distraire.
Cela peut pousser à agir lorsque l'on croise le chemin d'un gamin de quartier qui, on sait, a en lui la possibilité de devenir quelqu'un de bien; mais a moins que quelqu'un ne lui tende la main et lui offre assistance, il est plutot parti vers une vie derrière les barreaux. J'ai des amis, des neveux et d'autres jeunes à qui je m'adresse ainsi que des membres de ma famille.
On fait le maximum pour atténuer l'amas de connerie qu'il y a dans ce monde. Soit on décide d'en faire partie, soit on décide de faire partie de quelque chose de mieux. Et la musique est une des façons parmi d'autres: il y a le cinéma, l'écriture, la pub... Ce sont toutes des avenues qui nous permettent de mettre nos cervaux au travail. Mais on a tous besoin d'un coup de main.
SOB's, New York City, Avril 2005
Peux-tu illustrer ton propos par un titre de ton dernier album ?
"Rise" : j'ai "crit ce titre a San Francisco. Je conduisais dans le quartier et j'ai aperçu mon neveu. Il était en train de traficoter je ne sais quoi, le genre de conneries que tu retrouves chez la plupart des rappeurs. Je me suis dit soit je lui montre comment faire pour devenir le meilleur bandit qui soit, soit je lui donne les outils pour canaliser son énergie vers autre chose.
Une fois que tu grandis et que tu réalises que tes actes ont de sérieuses consequences, que feras-tu ? Une fois sorti de taule, que feras-tu ? Qui va te donner un travail? Quelle sera ta contribution au monde ? Pourquoi voudrais-tu y contribuer de toute manière ? Ce sont toutes ces choses qui me parcouraient l'esprit quand j'ai ecrit "Rise": "Quoi de neuf, petit frère ? / Est-ce que tu traînes encore dans le quartier chaque jour ? / Tu aimes le fric que ça rapporte, tu aimes tripper / Moi je ne suis que ton miroir : je fume de l'herbe aussi / je suis de la meme couleur chocolat".
Je sais que nous nous relèverons. Cela va prendre du temps. Mais pendant que tu es là à traficoter, je ferais en sorte que tu le fasses bien, je sais que tu es laminé, mais je veux que tu gardes a l'esprit que personne ne peut te faire vouloir si ce n'est toi-même, à toi de grimper si tu veux vraiment te sortir du bourbier auquel nous sommes tous confrontés. N'y perds pas ton âme.
As-tu déjà failli y perdre la tienne ?
Oui, je suis issu des quartiers et j'ai eu mes déboires avec la justice, j'ai eu affaire à la drogue, j'ai des membres de ma famille qui ont été dans la came; mais j'ai aussi des histoires de succès dans la famille, des chefs d'entreprises, etc. J'ai un pied de chaque côté. Et je ne peux pas dire que l'un est mieux que l'autre. Je pense que les deux sont necessaires car ils sont complémentaires.
Y a-t-il un événement précis qui t'as fait virer de bord ?
J'ai été mis en prison une fois en Caroline du Sud. Et j'ai su a ce moment-là que ce serait la derniere fois que je chanterais du fond d'une cellule. Quelqu'en soit la raison. C'est dingue car j'étais alle là-bas pour le week-end qui célébrait l'anniversaire de Martin Luther King ! (rires)
Quoi !? Tu voulais fêter ça a ta manière ! (rires)
C'était dingue !
Est-ce que je peux te demander pourquoi tu t'es fait arrêter?
Nous conduisions à vive allure et nous ne savions pas qu'on était suivis par les flics qui en fait faisaient semblant de faire la course avec nous. Une fois passée la ligne qui bordaient leur juridiction, vlan ! Toutes ces voitures de police sont sorties de nulle part, ils nous ont jetés en prison et pris notre argent; on a eu le temps de s'asseoir et de réfléchir a la façon dont on s'est fait piéger. On s'est rendu compte qu'on n'avait pas que ça a faire. Quant au trafic de drogue et aux trucs du meme genre, je n'allais certainement pas me faire avoir pour ça. J'ai eu mon compte a ce niveau là dans mon quartier, à jouer au loubard pour me faire un peu d'argent mais je n'ai jamais pensé a en faire ma profession. J'ai grandi, fait des études, je vis ma vie... Me faire prendre à dealer de la came, ce serait débile. Et mes parents seraient furieux.
La mentalité de la débrouille est toujours là, mais c' est ce qu'on fait avec qui est déterminant, c'est comment évoluer dans la bonne direction qui compte. C'est possible et je veux en être la preuve. Je ne suis pas parfait et je n'attends pas ça des autres, mais je suis conscient des maux inutiles qu'on peut se jeter a la figure.
SOB's, New York City, Avril 2005
Tu sembles être quelqu'un d'érudit, as-tu beaucoup lu ?
Ce n'est qu'une impression. Je possède un tas de livres que je n'ai jamais lus (sourire). C'est plutôt à travers la musique, l'expérience, les gens... Ma mère avait coutume de me punir en me faisant lire quand j'étais petit. Donc je lisais au lieu d'aller jouer dehors. Ça a amelioré ma facon d'utiliser les mots, en tant qu'auteur et aussi lecteur. Maintenant ces paroles et ces mélodies, je peux les entendre car j'ai la chance d'avoir de la voix et une bonne oreille.
As-tu l'oreille harmonique ?
Je n'irais pas jusque là, mais disons que ce n''est pas loin. Je m'y fie plutôt bien.
As-tu reçu une éducation musicale ?
Non, juste l'oreille et le désir. J'ai été enfant de choeur. C'est ma formation. J'ai pris quelques cours de piano quand j'étais enfant. Je me suis rebellé contre le prof car je n'aimais pas ce qu'on m'apprenait. Je voulais plutôt jouer de la guitare. Je m'ennuyais à ces cours et j'ai commencé a ecrire et reecrire a l'Eglise. J'avais envie de faire autre chose que de rester assis la, a apprendre sagement l'instrument. D'ailleurs, je ne sais toujours pas jouer d'un seul instrument de facon conventionnelle. Je joue avec jusqu'a ce que j'arrive a un son qui me plaît bien.
Qui sont les artistes de ta génération qui, à ton sens, sont au top?
Au top ? (pensif) Jill Scott est au top: c'est un monstre de talent. Je suis un fan de D'Angelo. Qui d'autre ?... Ils n'y en a pas des tonnes... Faith Evans: j'aime son art. J'aime certaines histoires d'Omar. (il reflechit) Il y en a d'autres mais là je boque, cette question me prend toujours au dépourvu.
Quelles sont tes influences musicales?
J'ai beaucoup d'influences grace a mon père: il écoutait Brooke Benton, Dinah Washington, Etta James, Bill Withers, Ray Charles... Mon frère de onze ans mon aîné était un fan de Parliament/Funkadelic. Il m'a fait asseoir et m'a dit: " Ecoute ça si tu veux un jour avoir quoique ce soit avec la musique." Ils ont mélangé le gospel, le blues, le jazz, le rock et la soul en un seul groupe.
Et puis il y a eu Prince qui est arrivé comme un phénomène. Il pouvait faire des trucs dingues et les filles étaient folles de lui. C'est une des raisons qui m'a encouragé a bousculer l'établi...car il pouvait maintenir l'attention malgré ce qu'il faisait ! Maintenant le spandex et les bikini, très peu pour moi, mais pousser les limites de mon propre style et mêler le rock et la soul autant faire ce peut, ça oui. Prince a mis de la soul dans son rock. C'est un artiste a facettes multiples. C'est le type d'artiste qui me fascine le plus.
Puis il y a Jimi Hendrix, Sly Stone qui était de mon quartier a San Francisco. C'était notre héros local. Je pense que le groupe de Sly est le plus grand groupe de funk de tous les temps si on remonte a l'époque de "Small Talk", "Fresh", et de "There's a Riot Goin' On". Certains de ces morceaux étaient impensables jusque là. C'est tellement complexe que l'album "Rhythm Nation" de Janet Jackson a été entièrement conçu sur base d'un ou deux boucles d'un titre de Sly. Ça démontre à quel point la petite contribution de Sly à la musique est en fait énorme.
Qui d'autre ? Albert King, car il a été un guitariste qui fascinait Jimi Hendrix, et Jimi me fascine. James Brown...
A ton avis, qui a été à l'avant-garde du funk?
Demande a George Clinton, car George était là à l'époque. Il faisait du doo wop avec les Parliaments et la phase psychédélique était dans son enfantement; les groupes tels que les Temptations qui étaient propres sur eux étaient sur le déclin. Il a pris de l'acide, a changé de fringues et s'est mis au rock. Mais Funkadelic et Parliament, ils ont vraiment apporté quelque chose d'unique.
Tout comme les Earth Wind and Fire, les Ohio Players, les Bar Keys et un tas d'autres. La musique d'Al Green est aussi funky. Albert King aussi faisait du funk. Mais c'était dans le registre du blues et cela, bien avant que le funk soit devenu la musique populaire du moment. Tout ça a contribué au développement du funk. Georges a admis avoir pris le concept de James Brown, le concept du "One". James faisait "On the one ! Hit me ! Two time !". Et George de se dire: "Okay...ce One, c'est chaud : je loope, et loope encore, j'arrête pas d'enchaîner le même looping, de façon a ce qu'à chaque fois cela revienne sur le One ! One two three four !" (accentuant sur le One). De sorte que ce rythme s'imprègne bien dans les oreilles de l'auditeur. Il a aussi dit quelque chose que je trouve profond : "Le funk non seulement te fait bouger, mais il peut aussi te bouger".
Il se trouve que je tiens ces infos de George lui-même car on a eu l'occasion de discuter ensemble. Mais beaucoup d'autres groupes ont contribué à ce que le funk est devenu. George a maîtrisé le concept et l'a rendu commercialisable; il est allé au-delà de simplement jouer des grooves funky. Les uns ont fait du funk un nouveau son et d'autres ont fait du funk un outil pour exprimer les préoccupations de leur temps. Clinton est passé maître dans cette deuxième catégorie. Je ne pense pas qu'il y ait jamais eu compétition en la matière.
SOB's, New York City, Avril 2005
Quand tu dis qu'il a rendu le funk plus commercialisable, penses-tu qu'il ait consciemment utilisé le funk pour faire avancer une cause ?
A mon sens, Georges Clinton est le parrain du hip-hop. Le rap, le langage, le dialecte, l'usage de phrases clichés qui représente ta clique ou ton groupe, que ce soit les gens issus de la culture cocaîne, de la culture de la rue ou de la culture gospel : il a tout mis ensemble et l'a rendu accessible. Il a permis aux gens de penser en dehors des conventions. Il a dit: "Un jour nous aurons un Stevie Wonder comme ministre de la Musique a la Maison Blanche". Il a commencé à parler de ces ces choses de façon fictive, mais ces idées ont commence a prendre corps dans l'esprit des gens. On a commencé à vraiment s'imaginer a la Maison Blanche. Nous n'avions jamais pensé a la Maison Blanche, car en tant que noirs, nous ne pensions pas pouvoir y mettre les pieds. Il a commencé à introduire cette idée dans la tête de son public.
George nous a entraîné musicalement à un niveau superieur (il chante le debut de "Mothership Connection") : "If you hear any noise...". Puis il a commencé à nous bercer de pensées futuristes tout en nous rappelant l'enfer dans lequel nous êtions.
As-tu realisé au moment meme la portee politique de la musique des années 70 ou as tu compris cela bien plus tard?
Je pense que j'en ai été conscient dès lors. Car Stevie Wonder était très populaire déjà à l'époque. Et Stevie a toujours mis un message dans sa musique. Si tu as un blanc et un noir qui font un bébé ensemble, le bébé est un noir. Il chantait ça avec un groupe d'enfants. Et en tant qu'enfant moi- même, j'apprenais la vie à travers ses chansons. Un de mes amis m'a dit un jour qu'il avait appris à composer de la poésie rien qu'en écoutant Stevie. Il m'a aussi appris d'une certaine manière à avoir une approche poétique vis a vis d'un problême (il chante) : "Tu m'a mis en première ligne au front. Mais tu m'as gardé en dernière ligne quand il s'est agi d'avancer".
Ça c'est du Stevie parlant de notre expérience mais sans agressivité. Il ne dit pas: "Va tuer celui qui t'oppresse." Mais il se veut strident sur les oppressions perpétuées à notre encontre. Donc j'ai pas mal appris de cette facon.
Le monde de la musique aujourd'hui est davantage preoccupé par faire des tonnes de fric et se moque pas mal du contenu. Non pas qu'il n'y ait que ça mais disons c'est la tendance générale. A l'époque, nos artistes engagés étaient les plus populaires, ils etaient portés au pinacle, faisaient les plus grandes salles, étaient dans les émissions les plus importantes... On nous inspirait du courage. Aujourd'hui, beaucoup de nos artistes qui sont numéro un ne nous parlent que de leur vécu de roublards.
Comment expliques-tu que les artistes des annees 70 qui étaient porteurs d'un message semblent aujourd'hui ne pas recevoir la reconnaissance de la nouvelle génération ?
Je ne peux pas expliquer toutes les causes mais disons qu'il y a une chose qui a trait a l'Amérique noire et a sa contribution au monde : on se débarasse vite de l'ancien pour le remplacer par le nouveau. Soutenir les artistes passés quand le hip-hop fait son entrée est assez difficile. Car si les plus jeunes se servent de ce qui est passé, ils ne le respectent pas plus pour autant. Ils ne disent pas: "Vise moi cette musique d'il y a vingt ans : c'est ça la vraie musique", ils disent: "Eh, cette boucle d'il y a vingt ans, c'est chaud, je vais l'utiliser pour rapper dessus". Les mecs d'avant disent : "Ne te contente pas de me voler : fais ton propre truc, sois original. Ce hip-hop n'a rien de neuf. Vous ne faites qu'usurper". Et c'est là que se fait la séparation entre les deux. Il n'y a pas de soutien réciproque.
SOB's, New York City, Avril 2005
Tu veux dire qu'il y a un manque de communication entre les générations ?
Disons qu'il y a un moment où la communication s'arrête. Aux Etats-Unis, notre contribution à la musique est notre ressource naturelle. C'est en gros, un domaine où l'on peut générer beaucoup d'argent. Mais l'Eglise et le blues sont en guerre. Pourtant ils utilisent les mêmes accords, les memes mélodies... Mais ils abordent des sujets différents: l'un honore Dieu et l'autre honore le démon. Tous ressentent les memes émotions. Mais dirigées vers des créatures différentes. C'est la que commence la division en fait. Ces artistes adulés il y a trente ans, n'ont personne pour les promouvoir aujourd'hui car leur temps est venu, puis passé. Le hip-hop connaîtra la même destinée. Espérons simplement que la communication entre les deux sera moins difficile et que les anciens puissent continuer a générer un revenu.
C'est donc aussi une question de responsabilité intra-communautaire ?
Nous avons encore des artistes qui doivent être honorés au Rock & Roll Hall of Fame : Marvin Gaye et Stevie Wonder. Nous devrions les honorer nous-mêmes. Nous ne sommes pas encore engagés dans cette voie-là. Il y a bien des raisons pour lesquelles tous ces anciens restent dans l'ombre et c'est de notre faute. Ce ne sera pas parce que des médias venus d'ailleurs ne les promeuvent pas. Ce sera largement parce que nous n'aurons pas pris nos responsabilités pour protéger ce que nous avons crée.
Martin Luther, je ne peux m'empêcher de te demander : quel est ton rêve ?
J'en ai plusieurs : un de mes rêves est de ne plus jamais avoir à entendre les gens de ma couleur avoir à se plaindre du systême et de ce que les Blancs leur ont fait. Il est grand temps maintenant de mettre à profit nos idées et nos actes pour avancer. Nous sommes très en retard, il est vrai. J'ai le choix entre abandonner, faire du fric, vivre ma vie et me ficher du reste. Ou d'un autre côté, alors que je bâtis les fondations de ma maison, je me fais aider par deux autres et leur montre comment bâtir. Ainsi au lieu d'une maison, on finit par en bâtir trois. Et eux-mêmes de se faire aider par d'autres pour bâtir la leur, etc. C'est un de mes rêves.
Et puis bien sûr, j'ai envie d'être riche et célèbre et d'avoir suffisamment d'argent pour ne plus avoir à m'en faire. Mais en fait, à dire vrai, je me sentirai toujours concerné.
Propos recueillis par Fouzia Burfield
© Fouzia Burfield 2005

Fouzia Burfield and Martin Luther