AFROBEAT & AFRO FUNK
Dossier spécial !

IIème Partie
>> La relêve venue du nord
Octobre 2006
Retrouvez de très nombreux liens MySpace et sites officiels au fil de l'article !



EN AMERIQUE DU NORD


Le premier groupe d'envergure de l'hémisphère nord demeure The Daktaris. Sur le papier, une dizaine de musiciens nigérians, unis pour un hommage à Fela à travers un album vraiment très très original sorti en 1997 chez Desco, l'ancêtre de Daptone Records (Sharon Jones, Lee Fields...). Si vous souhaitez découvrir l'afrobeat aujourd'hui, on ne saurait vous conseiller meilleur choix en guise d'introduction. Pour quelles raisons ? D'abord parce que les compositions sont toutes vraiment originales et que les grooves matraqués par le combo vous resteront dans la tête pendant un bon moment après écoute. C'est donc un album facile à écouter, composé de formats radios de quatre ou cinq minutes qui pour nos petites oreilles d'occidentaux forgés aux hits de 3'30 permettent de se familiariser avec l'afrobeat, sans pour autant devoir se farcir les interminables titres de Fela; car reconnaissons qu'il n'est pas aisé pour un néophyte d'apprécier ce dernier d'emblée.


The Daktaris
est donc vraiment très intéressant de ce point de vue, et la qualité des compos et des musiciens ne fait que donner encore plus de crédit à cet album. Et là, c'est le drame ! Il s'agirait d'un groupe de petits blancs de Brooklyn qui auraient trompés leur monde en feignant la nationalité nigérianne. Quoi ?? Des blancs qui font de l'afrobeat ??? Oui, ils sont en réalité des membres des Soul Providers et du futur combo New Yorkais Antibalas ! Qu'on se le dise, car la preuve en est faite : les blancs savent jouer l'afrobeat. Leur unique album, "Soul Explosion", est donc une pure merveille qui malheureusement sera le seul d'un groupe qui n'aura jamais vraiment existé et qui aura pourtant frappé un grand coup. On peut cependant trouver un titre inédit du groupe qui s'appelle "In The Middle", en face B d'un single 45t sorti également chez Desco. Sachez aussi que l'album est aujourd'hui difficile à trouver, aussi bien en CD, en vinyl original qu'en réédition...




The Daktaris disparus, c'est alors toujours depuis New York que la relève va s'organiser, via le groupe Antibalas Afrobeat Orchestra. Et quelle relève ! Ce groupe s'impose aujourd'hui comme le nouveau chef de file du mouvement insufflé par Fela. Le groupe a réalisé 3 albums : "Liberation Afrobeat Vol.1", "Talkatif" et le dernier en date (et de loin le meilleur) "Who Is This America", sorti en 2003. Le groupe vend également lors de ses concerts et via son site internet un 5 titres auto-produit, "Government Magic", convaincant mais dont la production laisse un poil à désirer. Un maxi vynil 2 titres est également sorti en 2006. Fidèles aux réalisations précédents, les 2 titres, "K-Leg" et "ROC" envoient la sauce avec un petit goût de nouveauté : quelques effets de voix détunée relativement inhabituels, et un style sous-jacent latin déjà introduit sur "Who Is This America". Ici encore la production n'est pas des plus abouties mais tout nouveau titre de ce collectif unique est bon à prendre, d'où qu'il vienne.

On reconnaît en eux la verve de Fela, la revendication politique omniprésente, et surtout une grande facilité, dextérité même, pour faire monter la sauce jusqu'à ce que chaque gambette de la salle où ils auront décidé d'asséner leur poison se mette à remuer ! Ceux qui les ont vu en concert sauront de quoi je parle. Pour les autres, amateurs ou non d'afrobeat, allez les voir, je vous garantis qu'ils se chargeront de vous insuffler un mouvement du bassin que vous ne soupçonnez même pas être capable de faire. Car leur force c'est le groove, à la manière de Fela, mais avec un atout supplémentaire : là où le charisme de Fela avait poussé les membres de son groupe au deuxième plan, les Antibalas forment un collectif d'une unité assez impressionnante. Même si des leaders se dégagent de la quinzaine de zicos qui composent ce collectif (NB : tout le groupe n'est pas en même temps sur scène, il y a par exemple plusieurs bassistes qui alternent), et notamment Martin Perna (cf notre interview), le sax à l'origine du groupe, ou encore le charismatique chanteur Amayo. On sent toujours à l'occasion de l'une de leurs prestations que chacun occupe un rôle primordial au sein du groupe, et que c'est tous ensemble qu'ils vous contaminent.



Notons enfin à leur propos que les membres ne sont pas du genre à se contenter de leur déjà fabuleux projet collectif; nombre d'entre eux ont monté des projets parallèles à travers lesquels l'afrobeat apparaît toujours en toile de fond. Le chanteur Duke Amayo d'abord, qui en compagnie de son Amayo's Fu Arkist Ra, mélange de culture afrobeat et de kung-fu (si si !), a publié un disque en 2001. Peu de titres sur cet album, "Afrobeat Disciples" (dispo en CD-R sur CDBaby.com et en vynil), mais certains peuvent atteindre les vingt minutes. Que du bon comme d'hab', et notamment des lignes de cuivres entêtantes au possible. Le chant est peut être moins travaillé que pour Antibalas, mais le rendu instrumental est assez énorme ! Certains de ces titres sont parfois joués en live par Antibalas (notamment le très bon "Tick Tock Mother Talker").


Martin Perna, saxophoniste et fondateur du collectif New-Yorkais, a lui aussi frappé en solo. Ou plutôt accompagné d'un autre comparse, Adrian Quesada (de Grupo Fantasma), avec l'album "El Nino Y El Sol" sous le nom de Ocote Soul Sounds (devenu depuis le nom de son label). En résulte une musique afrobeat-ambient-planante très lounge à base de mélanges d'instruments traditionnels et de numérique. Les mecs ont de la bouteille, et le résultat s'en ressent.

Le petit dernier c'est le guitariste latino de la bande : Marquitos Garcia, qui sous le nom de Chico Mann a sorti dernièrement son premier album solo. Un gros mélange de pleins de sons pour un afro melting-pot plutôt réussi, bien qu'assez particulier.

L'âme de Fela est grâce à eux donc perpétué à travers le monde, mais tout cela va bien plus loin, car il y a des dizaines d'autres groupes qui à l'instar d'Antibalas, s'engagent aujourd'hui sur les voix de l'afrobeat. Il est encore difficile d'en faire une classification, et même de les recenser tellement leur nombre est croissant, comme à la grande époque en Afrique de l'Ouest, ou presque...



La formation qui rappelle le plus Antibalas, c'est Nomo. Totalement inconnu en France jusqu'à peu (c'est tellement mieux de nous envoyer Britney par charter), ils ont sorti un premier album éponyme début 2005. Moins africaine dans l'âme mais tout aussi efficace, la formation s'appuie sur un background jazz pour cuisiner des riffs massifs et originaux. Un deuxième album est sorti en juin 2006 : "New Tones". Et l'album porte bien son nom. Le groupe s'y applique à apporter une nouvelle vibe à l'afrobeat : on croirait entendre le son des congolais de Konono n°1 avec leurs boites de conserves amplifiées et saturées ! Nomo est l'un de ces groupes qui fabrique et vend ses propres instruments pour arriver à ses fins (le kalimba éléctrique, ça vous dit quelque chose ?). Le résultat est complètement novateur, et met en exergue la volonté du groupe de s'émanciper et de marquer leur différence avec les groupes "clones" d'Antibalas. Vu le professionnalisme, le talent et le niveau technique des musiciens qui composent ce groupe, le résultat ne pouvait qu'être unique et très qualitatif.



Plus connu, les canadiens du Kokolo Afrobeat Orchestra. De l'afrobeat pur, efficace, porté par un chant parfois un peu trop occidental mais aisément rattrapé par d'irrésistibles compositions. Ils ont sorti deux albums : "Fuss & Fight" (qui a été réédité) et "More Consideration". Dans la même veine, le chant très américain de leurs compatriotes d'Afrodizz est porté par une section cuivre solide et très originale, notamment sur les chorus. Un nouvel album vient de voir le jour, "Froots", et à l'instar de Nomo avec "New Tones", le groupe tente de s'émanciper de l'afrobeat pur et dur. Cela sonne très rock, très lourd, très U.S., une écoute approfondie est donc nécessaire notamment pour la profondeur des lignes de cuivres.

Restons au Canada, car on ne peut oublier le SoulJazz Orchestra. Deux opus au compteur, le premier aux grooves très jazzy, et surtout le second, "Freedom No Go Die", aux forts accents afrobeat, latin et même caribéens ! Accents car le groove dégagé par ces très bons musiciens d'Ottawa leur est bien propre. Ils ont leur son et peuvent difficilement être catalogués. C'est du Souljazz Orchestra à forte consonance afrobeat et ça envoie grave, tabernacle ! Encore du très haut niveau...



Parmi les "clones" d'Antibalas , découvrez le Akoya Afrobeat Ensemble. Du très très bon, so groovy, dosé de petites vibes hip-hop. Un ensemble encore une fois très revendicatif, écoutez notamment les titres "Star Wars" et "USA (Unilateral System of Attack)". Un album au compteur "Introducing The Akoya Afrobeat Ensemble", à ne pas laisser passer. Ce groupe est d'ailleurs dirigé par Kaleta, chanteur qui sévit dans plusieurs groupes tous aussi délicieusement afrobeat les uns que les autres : Kaleta, Zozo Afrobeat et d'autres encore… Même refrain pour Ikwunga : des ricains d'origines diverses dans la lignée d'Antibalas, du spoken word la rage au ventre et une bombe qui s'appelle..."Di Bombs" !

Restons encore un peu aux Etats-Unis en Amérique du Nord. Y aurait-il une mode un revival afrobeat ces temps-cis ? Le nombre de groupes émergeants est exponentiel : The Budos Band, dont l'album éponyme publié en 2005 sur Daptone a fait parlé de lui jusqu'ici, Boston Afrobeat Society, Aphrodesia, FemmNameless (un groupe composé de 14 femmes !), le massif collectif Albino!, Ultra Magnus, Tinsaedu, Jujuba, The Odu Afrobeat Orchestra, The Afrodelic Stegosaurchestra, Mifune, The Afromotive, Superkali, Chicago Afrobeat Project, Mr. Something Something, Afrobeat Down, The Baltimore Afrobeat Society, Chopteeth, The Afro Kings et tant d'autres encore à suivre attentivement, quitte à faire le tri par la suite.



EN GRANDE-BRETAGNE

Passons maintenant à la Grande-Bretagne, à laquelle je rattacherai Femi Kuti (lien site officiel), l'un des fils de Fela, celui que tout le monde connaît. Simplement parce que son éducation l'a été (anglaise) et que sa musique en porte des influences bien marquées. Un artiste qui représente mal ce qu'est l'afrobeat d'aujourd'hui, car s'il a repris les rennes des mains de Papa -ce qui fut loin d'être évident-, il a forgé son propre groove, avec une nette volonté d'émancipation. Son dernier album "Africa Shrine" est néanmoins plus afro que les précédents ("Shoki Shoki", "Fight To Win" et "Shoki Remixed") et de loin le meilleur. En concert c'est un spectacle à voir notamment pour ses choristes, danseuses frénétiques.


Son jeune frère Seun Kuti, quant à lui, joue l'afrobeat de papa comme papa... Attendu au tournant, on a longtemps entendu parler de lui sans pouvoir se faire d'idée réelle sur sa musique. Toujours pas d'album à son actif, mais le bonhomme tourne aujourd'hui beaucoup, accompagné du légendaire (ou ce qu'il en reste) Egypt 80, et convainc tout son monde ne serait-ce que par son charisme qui n'est pas sans rappeler daddy… L'homme bouge, chante, joue avec la même rage (en apparence au moins) que son vénéré père : on attend la confirmation sur disque.


Toujours au chapitre UK, et à découvrir tout particulièrement : Ayetoro. On pourrait qualifier sa musique de jazzfrobeat ! Un groove très jazzy mais clairement afro, c'est très particulier. Il existe deux très bons albums, "The Afrobeat Chronicles" 1 et 2. Seulement voilà, le leader, avant de venir à Londres, avait déjà enregistré ses chansons avec son groupe à Lagos. Aucun album de ces versions, mais elles sont téléchargeables sur certains réseaux et valent le détour. 2 titres à écouter d'urgence dans le repertoire de Ayetoro : "Mr XYZ" et "The Revenge Of The Flying Monkeys".



Keziah Jones
, que tout le monde connaît en France pour son tube "Rhythm is love", nous a également gratifié en 2003 d'un superbe disque dont lui seul à le secret : "Black Orpheus". Un retour aux sources pour ce génial guitariste qui a laissé de côté son blufunk afin de revenir à des compositions plus africaines dans l'âme. Bien que n'étant pas un album d'afrobeat à proprement parlé, il mérite toute votre attention si vous n'avez encore jeté votre dévolu dessus (NB : Il existe une édition spéciale 2CD qui comporte une dizaine d'inédits et autres lives très intéressants).

L'ami Keziah a également contribué à hauteur d'un titre sur l'excellent album des Soothsayers : de l'afrobeat à la sauce dub anglaise, planant, précis, varié (plusieurs chanteurs, plusieurs styles…). Un mot également sur les londoniens de Oddjob, dont l'afrobeat est beaucoup plus funky, mais avec le même souci de précision pour un groove dansant et festif.

On attendait aussi beaucoup de l'album annoncé "de la dream team de l'afrobeat", à savoir Bukky Leo et son quartet gagnant sur l'album "Afrobeat Visions"... Mais voila, le soufflé s'est dégonflé dès la sortie de l'album. Pas grand-chose à se mettre sous la dent, ça sonne electro, presque dance et la présence de Tony Allen on the drums n'y fait pas grand-chose… Faites plutôt un tour chez Inemo, leur son est certes un peu trop 80's, probablement faute de moyens de production, mais les idées sont bonnes. L'album s'appelle "Afro Funky Beats". A écouter de même  : Nephews Of Phela, les rejetons de Fela version années 2000 et acid trip.




EN FRANCE


Descendons un peu au sud pour arriver sur nos biens chères terres de France. On sait que Manu Dibango et Tony Allen y ont depuis bien longtemps posés leurs bagages. Mais ils ne sont pas les seuls, car l'afrobeat en France prend son envol... pour de bon ? Frank Biyong, camerounais installé lui aussi en France, est leader du groupe Massak qui distille un afrobeat à mi-chemin entre celui de Fela, une world ensoleillée et un hip-hop africain, redondant ces dernières années. Aussi bien en live avec Massak qu'en solo, il fait progresser l'afrobeat vers des cieux encore inexplorés. Son dernier single "Power Of Brain" featuring Wunmi est excellent, l'afrobeat du futur, satiné de samples, de grooves éléctros et de précision numérique. Encore un mélange qui hume bon... Il en est de même pour le groupe Fanga Afrobeat qui a clairement la même démarche : innover, tout en sachant faire fructifier un patrimoine que l'on sait déjà très riche. Pas facile donc, et pourtant Fanga s'en sort plus que bien à travers un premier album d'une grande qualité, "Afrokaliptyk", après plusieurs EP tous aussi convaincants. Et pour couronner le tout, ces messieurs nous gratifient d'un nouveau maxi vinyl 3 titres featuring Mister Tony Allen himself : "Akli Yélé". Signalons également la présence dans l'hexagone il y a encore peu de temps de Segun Damisa & the AfroBeat Crusaders, un ancien compagnon de route de Fela qui a monté son band à Bordeaux. C'est du tres bon et vrai afrobeat, roots et mélodique à souhait ! Un orchestre massif et chaleureux. Segun est malheureusement décédé d'un cancer durant l'été 2006, et le groupe cherche un chanteur nigerian pour le remplacer... A noter enfin trois autres noms à découvrir, Café Crême & les Frères Smith, Black Pyramid et The Afrobeat Messengers.




CONCLUSION


L'afrobeat a grandit, émancipé de son géniteur, suffisamment grand pour engager son propre métissage. De nombreux groupes l'ont compris, et l'armée des afrogroovers prend chaque jour son envol. Le plus étonnant est peut être de ne pas y trouver d'usurpateur, d'intérimaire à temps partiel ou autre récupérateur. Bien sûr la qualité diverge d'un ouvrage et d'un artiste à l'autre, mais on sent de manière quasi permanente pour chacun de ses protagonistes une volonté de rendre hommage au style dans le respect et la volonté de son créateur, en s'en servant comme d'une arme, et sans oublier de le faire évoluer. C'est dire à quel point Fela a su s'y prendre...

Alors chaque jour on entend parler ici et là de groupes qui émergent ou qui sortent de l'oubli. Aux Etats-Unis c'est la déferlante Antibalas. Que d'émules : Afrobeat Down, Aphrodesia, Chopteeth, The Afro Kings, Mr. Something Something, etc... On dénombre des groupes d'afrobeat dans le monde entier : de la Suède (Ramses Revolution) à Israel (Kutiman, Koloma), en passant par la Belgique où officie la Belgian Afrobeat Association (cf album "The king is among us"), le Brésil avec le producteur Ze Nigro, la Hollande avec AIFF, la Suisse avec le groupe Professeur Wouassa, ou encore en Espagne avec dj Floro et son étonnante compilation "Republica Afrobeat Vol.2"), etc... Quid de l'Afrique ? Lagbaja, la nouvelle star, relève le défi, et les dernières révélations (notamment via Myspace.com) se nomment Lekan Babalola et ses orchestrations grandioses, Salvador Sango ou Femi Abosede.

L'afrobeat a ses racines en Afrique, des groupes continuent donc d'y foisonner bien que la mode soit aujourd'hui au hip-hop, mais le continent demeure celui de la Colonial Mentality dénoncée par Fela, de l'International Thief Thief... Les majors y ont depuis longtemps fermé boutique et ne prennent de toute façon plus la peine de faire du développement de groupes, quelque soit leur origine. Si en outre vous êtes douze sur scène et que vous n'êtes pas d'accord pour remplacer votre section cuivre sur une tournée par un clavier Bontempi, vous resterez à la maison. Pas la peine d'épiloguer ou de philosopher sur la situation, puisque tout le monde la connaît. Juste une chose : ouvrons les yeux et les oreilles !


Martin Smith
avec la participation de t@nGi



A suivre
>> Compilations : La sélection
Ière Partie
>> Fela etcaetera

RETOUR